Jean-Clément MARTIN
Violence et Révolution
Essai sur la naissance d'un mythe national
L'univers historique, Seuil, 2006
Notice de Claudine Cavalier

Comme son titre l’indique, le nouvel ouvrage de Jean-Clément Martin se veut un questionnement sur l’association entre les deux termes de « révolution » et « violence » comme mythe fondateur de l’imaginaire politique moderne. Il s’agit de définir, décrire, et par là même limiter la part de réalité historique que contient cette association, pour mieux mettre en lumière sa part de mythe. A ce mythe, base de l’idéologie contre-révolutionnaire, qui pose la violence de la Révolution comme violence politique unique, rationalisée et centralisée, radicalement moderne voire « totalitaire », Martin oppose la réalité d’une violence complexe, multiple, clairement inscrite dans la continuité des violences d’Ancien Régime et dont la nouveauté consiste dans l’ancrage de ces violences anciennes dans des contextes (politiques, sociaux, mentaux) nouveaux : une violence modernisée plus que moderne.
Si la Révolution a engendré une violence politique, celle-ci fut davantage le fruit de calculs, compromis et manoeuvres au sein d’une classe politique en formation, parcourue de clivages et traversée de tensions de tous ordres, que celui d’une idéologie préformée : l’exemple de la Terreur est particulièrement probant. Martin montre comment les mesures arbitrairement regroupées sous le nom de « Terreur » ont le plus souvent consisté en des tentatives de canalisation et/ ou de détournement de la violence populaire, alors même que toute la période dite « de la Terreur » voit dans le discours politique, notamment au niveau des instances les plus élevées, le motif de l’indispensable violence envers un ennemi déshumanisé doublé d’un second discours opposé appelant à la paix et au respect de l’homme en toute circonstance. Rien n’est unique ni simple et on est à mille lieues d’une mécanique idéologique.
Le livre est nettement structuré, en huit chapitres assez brefs mais riches et fortement construits. Il analyse très clairement le processus par lequel s’accomplit, en quelques décennies, l’intégration de la violence à l’Etat et son passage du monde social au monde politique. L’un de ses points forts est la façon dont il décrit comment, d’élément de structuration des équilibres de la société sous l’Ancien Régime, cette violence devint à partir de l’Empire un outil pleinement intégré à la gestion politique de l’Etat : la Révolution, après avoir donné à la violence d’Ancien Régime une brève période d’autonomie dans le corps social, la vit ensuite se transformer en instrument de pression et de manipulation politique puis en outil de gouvernement.
L’ensemble se présente comme un rappel méthodique et bien organisé de données connues mais trop souvent occultées : son but est davantage la clarification d’un débat complexe que la proposition de concepts neufs. Sa conclusion, modérée mais très nette, souligne la nécessité de se défaire du mythe de la « violence révolutionnaire » pour examiner les modalités concrètes qui furent celles, à un moment et dans un lieu donné, de l’application d’idéaux abstraits et neufs dans la vie d’une société ancienne et complexe : c’est à ce niveau, celui des pratiques politiques de base, des manoeuvres et des affrontements, qu’il est possible de percevoir comment prit réellement corps la violence. Refusant de donner dans le catalogue des actes de violence (registre qui relève de la mémoire et non de l’histoire) aussi bien que dans la conceptualisation pure (qui relève de la philosophie), Jean-Clément Martin incite les historiens à savoir se cantonner au champ de leur discipline et à accomplir un salutaire exercice de rigueur professionnelle et intellectuelle : faire retour au faits et à leur complexité, contre les interprétations qui les recouvrent jusqu’à les faire disparaître, sans pour autant se priver de mettre en lumière les structures et les mécanismes à l’oeuvre dans l’enchaînement des événements. A ce titre, outre sa qualité propre, il constitue un appel particulièrement bienvenu.
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Claudine Cavalier 1996-2007 |